Une source de dévotion sur les traces d’une église disparue
Éymouthiers – Charente
À l’écart du centre actuel d’Éymouthiers, la Fontaine Saint-Pierre semble au premier regard n’être qu’une petite source aménagée au bord du chemin. Pourtant, son histoire est beaucoup plus ancienne que ne le laisse supposer le petit monument qui la surmonte aujourd’hui.
La fontaine occupe en effet l’emplacement même où se dressait autrefois l’ancienne église Saint-Pierre-ès-Liens d’Éymouthiers, dont l’existence est attestée dès le Xe siècle. Lorsque l’église disparut au XIXe siècle, la source demeura. Quelques années plus tard, en 1861, un monument votif fut construit au-dessus d’elle, maintenant ainsi la mémoire de saint Pierre et celle de l’ancien lieu de culte.
Aujourd’hui, fontaine, rocher et édicule constituent donc un petit ensemble patrimonial où se superposent plusieurs siècles d’histoire religieuse.
La Fontaine Saint-Pierre jaillit directement d’un rocher. L’eau s’écoule dans un ancien bassin dont les bordures sont constituées de pierres granitiques maçonnées. Cette présence de l’eau n’est probablement pas étrangère au choix de l’emplacement de l’ancien sanctuaire : l’église Saint-Pierre-ès-Liens se dressait autrefois juste au-dessus du rocher où se trouve aujourd’hui la fontaine.
Le site était donc autrefois beaucoup plus important qu’il ne l’est aujourd’hui. La fontaine constitue désormais l’un des derniers éléments matériels permettant de comprendre l’organisation de cet ancien lieu de culte. L’église a disparu, le paysage a changé, mais la source est toujours là.
Son nom rappelle également le vocable de l’ancienne église : Saint-Pierre-ès-Liens. Cette dédicace renvoie à saint Pierre et à la tradition chrétienne qui célèbre notamment la fête de Saint-Pierre-ès-Liens au début du mois d’août.
La petite source possède ainsi une dimension patrimoniale particulière : elle n’est pas seulement un élément hydraulique ancien, mais un repère qui permet de retrouver l’emplacement d’un édifice religieux aujourd’hui disparu.
Le rocher d’où sort la source et le bassin maçonné constituent les éléments les plus anciens et les plus directement liés à l’histoire du lieu.
L’ancienne église Saint-Pierre-ès-Liens est attestée dès le Xe siècle. Les sources locales indiquent qu’elle aurait peut-être succédé à un sanctuaire chrétien encore plus ancien. Elle appartenait donc à un paysage religieux installé bien avant la création du bourg actuel de La Tricherie.
Au Moyen Âge, l’église était liée au chapitre de Saint-Martial de Limoges. Vers
1150, l’abbé Albert aurait acheté l’église afin d’y établir un prieuré. Celui-ci fut ensuite uni à la Réfectorie Claustrale en 1486. Il demeura régulier tant que le monastère de Saint-Martial conserva ce fonctionnement, avant de devenir séculier en 1563.
Cette histoire montre l’importance que pouvait avoir un petit site religieux rural au Moyen Âge. L’église n’était pas uniquement un lieu de culte pour les habitants : elle s’inscrivait dans un réseau monastique plus vaste, dépendant de l’abbaye Saint-Martial de Limoges.
Mais le site fut progressivement délaissé. Le prieuré n’est plus mentionné à partir du XVIIe siècle, dans un contexte marqué notamment par les ravages des guerres de Religion. L’église, déjà en mauvais état à la fin du XVIIIe siècle, finit par disparaître complètement au milieu du XIXe siècle.
Même si l’église n’existe plus, l’emplacement de la fontaine permet de comprendre où se trouvait l’ancien ensemble religieux.
La disparition de l’église ne signifie pourtant pas la disparition de la mémoire du lieu. Quelques années après la construction de la nouvelle église Saint-Pierre de La Tricherie, le curé Delanoue et le maire Pradignac décidèrent de faire construire un petit monument votif au-dessus de la fontaine. Il fut réalisé en 1861.
Ce nouvel édicule avait une fonction symbolique évidente : il venait en quelque sorte remplacer l’ancienne église Saint-Pierre-ès-Liens disparue et maintenir la présence de saint Pierre sur le site. La source devenait ainsi le dernier lieu visible de cette ancienne dévotion.
Son architecture est particulièrement intéressante. Le monument adopte un vocabulaire néoclassique, avec un fronton triangulaire mouluré à métopes et un décor inspiré de l’ordre dorique. Une niche cintrée occupe le centre de l’édicule et abrite aujourd’hui une statue de saint Pierre.
L’ensemble présente également un lien volontaire avec la nouvelle église construite à La Tricherie entre 1848 et 1850. Son porche néoclassique reprend notamment le fronton triangulaire à métopes et les références à l’ordre dorique que l’on retrouve sur le monument de la fontaine. Cette parenté architecturale permet de comprendre que les deux sites ont été pensés dans une même période et dans une même volonté de conserver la mémoire de saint Pierre.
Le fronton, les proportions de l’édicule, les références à l’ordre dorique et la niche qui abrite la statue sont les détails architecturaux à regarder de près.
La statue visible aujourd’hui dans la niche n’est pas celle du XIXe siècle. Il s’agit d’une statue polychrome en plâtre de saint Pierre datant de 1994. Elle occupe néanmoins le même emplacement symbolique et perpétue la vocation religieuse du monument.
Ce qui rend la Fontaine Saint-Pierre
intéressante aujourd’hui, c’est justement cette succession de périodes. La source appartient au paysage naturel ancien ;
l’église rappelle le Moyen Âge et l’histoire monastique ; le monument votif témoigne du XIXe siècle ; enfin, la statue actuelle montre que la mémoire du lieu a continué à être entretenue jusqu’à nos jours.
La fontaine doit donc être regardée comme un patrimoine de mémoire. Il ne reste pratiquement rien de l’ancienne église, mais le lieu conserve suffisamment d’éléments pour raconter son histoire. C’est un exemple intéressant de ces petits sites ruraux où un élément très simple du paysage permet de retrouver un passé beaucoup plus riche.
Le site prend également tout son sens lorsqu’on le replace dans l’histoire d’Éymouthiers. Lorsque La Tricherie devint progressivement le nouveau centre de la commune, une nouvelle église Saint-Pierre fut construite à partir de 1848. L’ancienne fontaine, elle, resta sur son emplacement originel, comme un lien discret entre l’ancien bourg et le nouveau.
Regarder la fontaine comme un ensemble plutôt que comme un simple point d’eau : source, bassin, monument votif et statue racontent quatre moments différents de l’histoire du site.
La Fontaine Saint-Pierre d’Éymouthiers est l’un de ces petits patrimoines que l’on pourrait facilement dépasser sans s’arrêter. Pourtant, derrière quelques pierres et une source se cache l’histoire d’une ancienne église attestée dès le Xe siècle, d’un prieuré médiéval dépendant de Saint-Martial de Limoges et d’un lieu de culte disparu au XIXe siècle.
Le monument votif construit en 1861 a permis de conserver quelque chose de cette mémoire. Aujourd’hui encore, la source jaillit au pied du rocher et rappelle l’ancien sanctuaire qui dominait autrefois le site.
Une découverte discrète, mais particulièrement représentative du patrimoine rural d’Éymouthiers : ici, il ne reste presque plus rien de l’église, mais le lieu continue de raconter son histoire.