Le logis de Chalard

Un ancien logis de maître de forge au cœur de l’histoire métallurgique de Busserolles

Busserolles – Dordogne

À l’écart du bourg de Busserolles, le lieu-dit Chez-Bigot conserve le souvenir d’une activité qui a profondément marqué le paysage et l’histoire de la commune : celle des forges. Ici se trouve le logis de Chalard, ancien logis de maître de forge associé à la forge de Chez-Bigot. Derrière cette demeure se cache une histoire industrielle plusieurs fois séculaire, faite de familles de maîtres de forge, d’eau, de bois, de minerai et du travail du fer.

Une demeure liée aux anciennes forges

Le nom de Chalard apparaît dans l’histoire de Busserolles dès la fin du XVIᵉ siècle. Les sources consacrées aux anciennes forges de la commune indiquent qu’à cette époque Guillemin Bigot est seigneur de la forge du Chalard. Le site prendra ensuite le nom de Chez-Bigot, appellation qui permet encore aujourd’hui de retrouver la trace de cet ancien établissement métallurgique.

L’existence de cette forge est particulièrement bien documentée au début des années 1590. Le 14 mars 1592, Guillemin Bigot, alors qualifié de maître de la forge du Chalard, fournit notamment des munitions en fer destinées à la citadelle d’Angoulême. Le marché prévoit des milliers de projectiles ainsi que des pièces en fer fondu. Ce document montre que l’établissement était déjà capable de produire pour des commandes importantes.

En 1609, la fille de Guillemin Bigot épouse Jean d’Escravayat et lui transmet la forge. La propriété reste ensuite liée pendant plusieurs générations à des familles de maîtres de forge. Au XVIIᵉ siècle, la famille d’Escravayat occupe toujours les lieux : en 1664, ses membres résident à la forge de Chez-Bigot et font baptiser leur enfant dans l’église paroissiale de Busserolles.

Au XVIIIᵉ siècle, le domaine passe notamment entre les mains de la famille Morellet. Après le décès d’Élie Morellet en 1761, son héritière Jeanne Morellet transmet le logis à François Urtelle, sieur de Feuyas, qui devient lui-même maître de forge. Il occupe encore le logis à la veille de la Révolution française.

Le bâtiment que l’on désigne aujourd’hui comme le logis de Chalard est donc bien davantage qu’une ancienne demeure rurale. Il constitue le témoignage résidentiel d’un établissement industriel aujourd’hui disparu et rappelle la place occupée par les maîtres de forge dans la société locale.

👀 À observer

La demeure elle-même, mais surtout sa relation avec le paysage environnant : ici, l’habitat du maître de forge était directement associé à une activité industrielle qui dépendait de l’eau, du bois et du minerai.

L'eau, le bois et le fer

Si plusieurs forges se sont développées à Busserolles, ce n’est pas un hasard. La commune bénéficiait de ressources particulièrement favorables à la métallurgie : des forêts fournissant le combustible, des gisements de minerai de fer et un réseau de cours d’eau permettant d’utiliser l’énergie hydraulique. Le Trieux, notamment, jouait un rôle essentiel dans le fonctionnement des installations établies sur ses rives.

Au XVIIIᵉ siècle, cinq forges sont recensées à Busserolles : La Vallade, Chez-Bigot, Lamandeau, Chez-Gabarier et la forge de Busserolles. Leur production cumulée est alors estimée entre 190 et 240 tonnes de fer et produits équivalents par an. Cette concentration d’établissements fait de la commune un véritable petit territoire industriel au cœur du Périgord septentrional.

L’eau constituait toutefois une force aussi précieuse qu’imprévisible. Les installations hydrauliques permettaient d’actionner les soufflets et différents équipements nécessaires au travail du fer, mais leur fonctionnement dépendait du débit des cours d’eau. Les périodes de sécheresse limitaient l’activité tandis que les crues pouvaient endommager les bâtiments et les équipements.

Cette dépendance explique également pourquoi les forges étaient installées dans des paysages particuliers. Le maître de forge devait disposer à proximité de l’eau, mais aussi de bois pour produire le charbon nécessaire aux fours et de minerai facilement transportable. Autour de Busserolles se trouvait ainsi tout un système économique associant mineurs, charbonniers, artisans, paysans, voituriers et ouvriers du fer.

Le logis de Chalard prend tout son sens lorsqu’on l’observe dans ce contexte. La demeure du maître de forge n’était pas isolée du fonctionnement de la forge : elle appartenait à un ensemble économique et social où la résidence, les installations hydrauliques, les ateliers et les terres formaient un même domaine.

👀 À observer

Le relief et les vallons autour de Chez-Bigot. Ils permettent encore de comprendre pourquoi l’eau et l’organisation du terrain étaient déterminantes pour l’installation d’une forge.

Les maîtres de forge, une véritable dynastie locale

L’histoire du Chalard est aussi celle des familles qui se succèdent à la tête de la forge. Les Bigot sont les premiers clairement associés au site dans les documents disponibles. Après eux viennent notamment les d’Escravayat, puis les Morellet et les Urtelle. Ces transmissions montrent combien les activités sidérurgiques pouvaient rester longtemps entre les mains des mêmes familles ou passer par des alliances matrimoniales.

Cette situation donne aux maîtres de forge une place particulière dans la société locale. Leur activité exigeait des capitaux importants, une bonne connaissance technique et la capacité de gérer une main-d’œuvre nombreuse. Ils contrôlaient également un ensemble de ressources indispensables : les installations, les bois, les approvisionnements en minerai et les dispositifs hydrauliques.

Certains maîtres de forge connaissaient d’ailleurs une ascension sociale remarquable. Les recherches historiques consacrées aux forges de Busserolles montrent que certaines familles liées à cette industrie ont progressivement acquis des terres, des charges et parfois des titres. La métallurgie pouvait ainsi constituer un véritable moyen d’ascension sociale dans les campagnes de l’Ancien Régime.

Au Chalard, cette histoire familiale se poursuit après la Révolution. En 1811, le propriétaire mentionné est Laurent Durousseau, avocat et gendre de François Urtelle. Dans les décennies suivantes, la forge de Chez-Bigot est encore exploitée par différents propriétaires ou exploitants. Le site reste donc associé à la métallurgie alors même que l’industrie traditionnelle commence à rencontrer de plus en plus de difficultés.

Cette succession de propriétaires et d’exploitants rappelle que le logis n’était pas simplement la résidence d’un notable. Il était au cœur d’une activité économique qui faisait vivre tout un territoire. Les murs du bâtiment sont ainsi les témoins indirects de plusieurs siècles de transformations sociales et économiques.

👀 À observer

La composition générale du logis et son implantation. Même lorsque les installations industrielles ont disparu, la demeure permet encore d’évoquer le statut particulier de ceux qui dirigeaient les forges.

De la forge industrielle au patrimoine

Au XIXᵉ siècle, l’industrie du fer évolue profondément. Les anciennes forges utilisant des installations hydrauliques et des procédés traditionnels doivent faire face à une concurrence nouvelle et à des transformations techniques qui rendent progressivement leur modèle économique moins compétitif. À Busserolles, les différentes activités sidérurgiques disparaissent progressivement au cours du XIXᵉ siècle.

La disparition des forges ne signifie pourtant pas l’effacement immédiat de leur présence dans le paysage. Les bâtiments, les maisons, les moulins, les canaux et les retenues d’eau continuent à témoigner de cette ancienne activité. Certains sites changent de fonction, tandis que d’autres deviennent des lieux abandonnés ou retournent progressivement à la nature.

Le cas de Chez-Bigot est particulièrement intéressant puisque le site a conservé un authentique logis de maître de forge, aujourd’hui désigné comme le logis du Chalard. La demeure constitue ainsi l’un des rares témoignages encore lisibles de cette histoire industrielle locale.

Le bâtiment est aujourd’hui situé dans un environnement rural qui contraste fortement avec l’activité qui régnait autrefois autour des forges. Il faut donc parfois faire appel à l’histoire pour imaginer le bruit des marteaux, le fonctionnement des installations hydrauliques et le va-et-vient des hommes et des marchandises. C’est précisément ce décalage qui donne au lieu son intérêt patrimonial.

Pour le randonneur, le logis de Chalard devient ainsi une porte d’entrée vers une histoire moins visible que celle des châteaux ou des églises. Il rappelle que le patrimoine du Périgord Vert est également constitué de patrimoine industriel, de paysages façonnés par l’eau et de lieux de production aujourd’hui presque oubliés.

👀 À observer

Le contraste entre la tranquillité actuelle du site et ce que devait être autrefois une forge en activité. Le paysage conserve parfois davantage de traces de cette histoire qu’il n’y paraît au premier regard.

Le logis de Chalard raconte une histoire singulière de Busserolles. Derrière cette demeure se trouve l’ancienne forge du Chalard, devenue par la suite forge de Chez-Bigot, dont l’existence est attestée dès le XVIᵉ siècle. Des familles de maîtres de forge s’y sont succédé pendant plusieurs générations, profitant des ressources naturelles exceptionnelles du territoire.

Aujourd’hui, les installations industrielles ont disparu et le site appartient à un paysage rural beaucoup plus paisible. Pourtant, le logis demeure un témoin précieux de cette époque où l’eau du Trieux, les forêts et le minerai alimentaient une véritable industrie du fer.

Pour celui qui parcourt Busserolles à pied, le Chalard offre donc une autre manière de découvrir le patrimoine : non pas seulement à travers un monument spectaculaire, mais en comprenant l’histoire d’un lieu, de ses habitants et du paysage qui les faisait vivre.