Une demeure familiale au cœur d’un jardin d’exception
Salignac-Eyvigues – Dordogne
Sur les hauteurs de Salignac-Eyvigues, dans le Périgord Noir, le domaine d’Eyrignac forme un ensemble patrimonial où la demeure, les jardins et le paysage sont intimement liés. Derrière les célèbres sculptures végétales qui ont fait la réputation du site se trouve un manoir du XVIIe siècle, entouré de communs, de dépendances et d’un vaste jardin organisé autour de l’eau, des perspectives et de la taille des végétaux. L’ensemble est aujourd’hui protégé au titre des Monuments historiques.
Eyrignac possède également une particularité remarquable : le domaine est resté dans la même famille pendant environ cinq siècles. Vingt-deux générations se sont succédé sur ces terres, permettant au domaine de conserver une continuité rare, malgré les bouleversements de l’histoire. Le manoir actuel et les jardins que l’on découvre aujourd’hui sont pourtant le résultat de plusieurs périodes de transformation, depuis l’ancien repaire noble jusqu’à la création du jardin contemporain.
L’histoire d’Eyrignac plonge ses racines dans le Moyen Âge. Avant le manoir que l’on connaît aujourd’hui, le domaine possédait un ancien repaire noble, installé sur cette hauteur du Périgord Noir. La famille Costes de la Calprenède, qui s’est durablement implantée à Eyrignac, est au cœur de cette histoire ancienne. La transmission familiale, qui s’est poursuivie durant environ cinq siècles, constitue aujourd’hui encore l’un des éléments
essentiels de l’identité du domaine.
Cette longue présence familiale permet de comprendre pourquoi Eyrignac ne ressemble pas à un château isolé devenu monument historique. Le domaine forme un ensemble beaucoup plus vaste, composé de la demeure, des communs, des dépendances et des espaces paysagers qui l’entourent. Le rapport entre la maison et son environnement est ici essentiel : le jardin n’est pas simplement installé devant le manoir, il participe pleinement à la composition du domaine et à son histoire.
L’histoire du premier château est
cependant marquée par un épisode particulièrement violent. Au XVIIe siècle, pendant la Fronde, le propriétaire d’Eyrignac, resté fidèle au pouvoir royal, se retrouve opposé aux troupes du Grand Condé. Le premier château est alors détruit par ses adversaires. Cet épisode constitue une véritable rupture dans l’histoire architecturale du domaine et explique la disparition de l’ancien repaire au profit d’une nouvelle demeure.
La reconstruction donne naissance au manoir qui constitue aujourd’hui le cœur architectural d’Eyrignac. Nous ne sommes plus devant une forteresse médiévale destinée principalement à se défendre, mais devant une demeure conçue pour vivre, recevoir et représenter le statut de ses propriétaires. Cette évolution accompagne celle de nombreuses demeures nobles du Périgord : la puissance seigneuriale s’exprime désormais davantage par l’architecture, les jardins et la qualité du domaine que par les dispositifs militaires.
Le rapport entre le manoir et son environnement : à Eyrignac, la demeure doit être regardée comme le centre d’un domaine où architecture et paysage ont été pensés ensemble.
Le manoir actuel appartient principalement aux XVIIe et XVIIIe siècles. La reconstruction menée après la destruction de l’ancien château transforme profondément l’apparence du domaine. La nouvelle demeure adopte les caractéristiques d’une résidence plus confortable, tandis que certains bâtiments et éléments hérités du domaine ancien sont conservés autour d’elle. Le site patrimonial actuel comprend ainsi le manoir mais également ses communs et ses dépendances.
Cette reconstruction ne signifie pas pour autant que toute trace du passé médiéval ait disparu. Le domaine conserve des bâtiments périphériques qui participent à la compréhension de son organisation ancienne. Parmi eux se trouvent notamment le pigeonnier et la chapelle
familiale, éléments qui témoignent de la diversité des fonctions autrefois réunies dans un domaine seigneurial. La chapelle constitue notamment un rappel particulièrement intéressant de l’histoire religieuse et familiale du lieu.
Le nom d’Eyrignac est également associé à une figure littéraire du XVIIe siècle : Gauthier de Costes de La Calprenède, issu de la famille propriétaire du domaine. Écrivain de l’époque, il est notamment l’auteur de pièces et de romans héroïques et pastoraux. L’une de ses œuvres, Cléopâtre, est à l’origine de l’expression « fier comme Artaban », devenue célèbre dans la langue française. Cette dimension littéraire ajoute une autre facette à l’histoire de la demeure.
Au fil des siècles, le manoir reste ainsi le centre d’un domaine familial qui évolue sans perdre complètement ses anciennes structures. L’architecture, les bâtiments agricoles, les espaces de production et les jardins forment un ensemble cohérent. Cette continuité explique aussi pourquoi la protection actuelle des Monuments historiques ne se limite pas au seul bâtiment principal : l’inscription de 2016 concerne le manoir dans sa totalité ainsi que les communs, dépendances et jardins.
Les différents bâtiments qui accompagnent le manoir : ils permettent de comprendre qu’Eyrignac était avant tout un domaine vivant, et pas seulement une demeure aristocratique.
L’histoire des jardins d’Eyrignac est elle-même faite de transformations. Les premiers jardins sont conçus au XVIIIe siècle à l’initiative de Louis-Antoine Gabriel de La Calprenède. Ils s’inspirent alors du goût pour les jardins à la française et des modèles italiens. Au XIXe siècle, ils sont profondément remaniés pour adopter l’esthétique plus libre du parc à l’anglaise. Le paysage du domaine change donc avec les modes et les différentes conceptions du jardin.
C’est au XXe siècle qu’intervient la transformation qui donnera au site son apparence actuelle. À partir de 1965, Gilles Sermadiras entreprend de recomposer les jardins en s’inspirant de leur organisation du XVIIIe siècle. Il recherche sur le terrain les traces anciennes encore visibles — murets, escaliers, bassin — puis imagine un nouveau jardin autour de ces éléments. Les jardins sont finalement ouverts au public en 1987.
Le résultat est un jardin profondément structuré par la géométrie. Les ifs, les buis, les charmes et les cyprès sont taillés pour former des volumes, des arabesques, des chambres de verdure et des figures végétales. Les perspectives organisent les déplacements et conduisent le regard vers le manoir, les bassins ou les différentes parties du jardin. Environ 300 sculptures végétales composent aujourd’hui cet ensemble, entretenues selon des méthodes traditionnelles, avec notamment cisailles, cordeaux et fil à plomb.
Mais Eyrignac ne se limite pas au jardin français. Autour de cette partie très ordonnée se développent des espaces plus libres et plus colorés : Jardin des Sources, potager, jardin fleuriste, roseraie et différents jardins thématiques. L’eau occupe également une place importante dans la composition du domaine, avec les fontaines et les bassins. Les jardins s’inscrivent enfin dans un domaine naturel beaucoup plus vaste, ce qui permet de conserver une relation permanente entre le jardin construit par l’homme et les paysages du Périgord Noir.
Les perspectives et les sculptures végétales : à Eyrignac, la taille transforme littéralement les arbres et les arbustes en éléments d’architecture.
La particularité d’Eyrignac est peut-être moins dans la seule ancienneté de ses bâtiments que dans la continuité du domaine. Environ 500 ans de présence familiale ont permis de transmettre non seulement une demeure mais aussi un savoir-faire et une manière d’entretenir le paysage. Aujourd’hui encore, le domaine appartient à la même famille et cette continuité est mise en avant comme une composante essentielle de son identité.
Cette transmission concerne particulièrement les jardins. Les sculptures végétales ne sont pas des installations figées : elles doivent être taillées et entretenues en permanence. Les jardiniers travaillent les végétaux à la main afin de
conserver les formes et les volumes qui caractérisent le jardin. L’entretien devient donc lui-même une partie du patrimoine, puisque la conservation du jardin dépend de gestes répétés de génération en génération.
Cette conception explique la reconnaissance patrimoniale actuelle du domaine. Le manoir, ses communs, ses dépendances et ses jardins sont inscrits au titre des Monuments historiques depuis le 30 juin 2016. Les jardins bénéficient également du label Jardin remarquable, qui distingue des jardins présentant un intérêt culturel, esthétique, historique ou botanique particulier.
Eyrignac est ainsi devenu un patrimoine ouvert au public tout en restant un domaine familial vivant. Les jardins sont aujourd’hui visitables et permettent de découvrir non seulement les compositions végétales, mais aussi les fontaines, bassins, potager, roseraie et différents espaces paysagers. Deux sentiers botaniques de 2,5 et 4,5 kilomètres prolongent également la découverte au-delà des jardins structurés. Le site montre ainsi comment un domaine ancien peut continuer à évoluer sans perdre le fil de son histoire.
e contraste entre les jardins parfaitement dessinés et le paysage naturel qui les entoure : c’est cette opposition entre nature maîtrisée et nature libre qui donne à Eyrignac une grande partie de son caractère.
Le Manoir d’Eyrignac raconte une histoire différente de celle des grandes forteresses du Périgord. Ici, la puissance militaire de l’ancien repaire noble a progressivement laissé place à une demeure familiale, puis à un ensemble où l’architecture et le jardin occupent une importance comparable. La destruction du premier château au XVIIe siècle aurait pu marquer la disparition du domaine ; elle fut au contraire suivie par une reconstruction qui allait donner naissance au manoir actuel.
Mais c’est surtout la renaissance des jardins au XXe siècle qui a profondément transformé l’image d’Eyrignac. En retrouvant l’esprit des jardins à la française du XVIIIe siècle tout en créant une composition nouvelle, Gilles Sermadiras a donné au domaine un paysage qui est aujourd’hui devenu indissociable du manoir. Les 300 sculptures végétales, les perspectives, les bassins et les jardins de fleurs constituent désormais un patrimoine vivant qui nécessite autant de savoir-faire que de patience pour être conservé.
À Eyrignac, l’intérêt patrimonial ne se trouve donc pas uniquement dans les pierres du manoir. Il réside dans la continuité d’un domaine familial, dans la transformation d’une ancienne demeure seigneuriale et dans la transmission d’un art du jardin qui continue de s’écrire aujourd’hui. C’est cette association entre histoire, architecture et paysage qui fait toute la singularité du site.